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La lutte contre les dégâts de gibier, vers une prise de conscience des réels enjeux ?

vendredi 8 mars 2019, par Lisa

1- La reconquête des espaces naturels et forestiers par les cervidés

Dans les années 60-70, le niveau des populations de chevreuil subissait une telle érosion que l’espèce avait disparu de certains secteurs justifiant de la mise en place d’outils règlementaires visant à contrôler les prélèvements dans l’objectif conjoint d’une sauvegarde de l’espèce et d’une gestion des populations. La règlementation du plan de chasse vit le jour, selon des modalités d’organisation et d’administration particulières, n’ayant quasiment pas évolué depuis l’origine. A cette époque, la stratégie du législateur fut d’indexer le revenu du coordonnateur de l’outil règlementaire sur le résultat obtenu. Ainsi, les revenus des Fédérations de chasse se sont progressivement accrus, en proportion de l’augmentation des attributions autorisées par le plan de chasse, consacrant de cette manière une remontée progressive des populations de cervidés, bien entendu sous l’autorité de l’Etat. Grâce à ces nouveaux moyens, les connaissances scientifiques et techniques sur les espèces gibier se sont améliorées, permettant un meilleur niveau de compétence de tous les acteurs de la gestion de la faune sauvage.

Pour simplifier, on pourra considérer que les décennies suivantes, des années 70 à 90, ont consacré la chasse au chevreuil en la démocratisant, à mesure de l’érosion par ailleurs des populations de petit gibier, en lien avec l’évolution du milieu agricole. S’est aussi développée auprès des chasseurs, une culture de la conservation de l’espèce, privilégiant certains types de chasse ou de prélèvement favorables à l’accroissement des populations, répondant de fait à l’un des objectifs du plan de chasse. Dans le même espace de temps puis au cours des années suivantes, le revenu de location du droit de chasse pour les propriétaires forestiers s’est accru, alors que les revenus de la production forestière stagnaient ou baissaient conduisant à un déséquilibre progressif des différents revenus de la forêt, au profit de la fonction cynégétique. La conséquence logique de ce déséquilibre, considérant qu’à cette époque existait une certaine corrélation entre le niveau des attributions du plan de chasse et le revenu de la location du droit de chasse, fut l’intérêt commun de la plupart des forestiers et des chasseurs en faveur de l’accroissement des populations de cervidés.

2 – L’accroissement de l’impact des populations de cervidés sur la forêt

D’une manière générale, l’impact des cervidés sur la forêt et sa régénération s’est ressenti au début des années 90, nécessitant l’engagement de réflexions sur la protection des reboisements comme cela a pu se constater sur les programmes de reconstitution post-tempête 1987 puis de boisement des terres agricoles en déprise (programme 1996  2000). Dans le même temps, l’exploitation forestière s’est accrue à mesure de la récolte des peuplements installés à l’époque du FFN, accentuant d’autant les besoins en régénération. Ainsi, et jusqu’en 2000, la plupart des essences résineuses ou feuillues appétentes pour les cervidés ont pu être replantées sans dispositifs de protection, même si le « 0 dégâts » qui ne saurait être un objectif raisonnable n’était pas atteint. A cette époque le marché des protections anti-cervidés s’est développé, avec une multitude de dispositifs dont certains ont aujourd’hui disparu, caractérisant bien le développement d’un marché, en parallèle et à mesure de l’accroissement des populations de cervidés. On retrouvera toutefois et sans difficultés dans nombre de forêts bretonnes, des reboisements post-tempête 1987, à base de chêne rouge, douglas, et autres feuillus, aujourd’hui en phase d’amélioration, n’ayant pas été installés sous dispositif de protection.

3 – L’avènement du déséquilibre sylvocynégétique et ses conséquences

De 2000 à 2010, un déséquilibre sylvocynégétique s’est installé sur la plupart des territoires de BRETAGNE. En réponse à ces difficultés, des actions de vulgarisation, de formation, sur des méthodes de gestion forestière favorables aux capacités d’accueil du biotope se sont répandues, mais sans évolution de « l’outil plan de chasse » ni des mentalités. Le déséquilibre s’est progressivement accentué en raison d’une dynamique forte des populations, tendant à devenir exponentielle.

Il en a résulté une insatisfaction croissante des forestiers face à un renchérissement économiquement inacceptable du coût des reboisements, alors que dans le même temps, se constatait une érosion progressive de l’intérêt des chasseurs (et de leurs populations ?) vis-à-vis de l’espèce chevreuil abondante. Conséquence économique logique, les revenus de la chasse se sont stabilisés avec ébauche en certains secteurs d’une déflation, caractérisant un effet de ciseaux extrêmement préjudiciable à l’économie de la forêt, non compensée par l’accroissement modeste du revenu des produits forestiers.

Depuis 2010, et malgré une prise de conscience généralisée de tous les acteurs de la forêt, le déséquilibre sylvocynégétique est objectivement avéré. En l’absence d’évolution de l’outil de gestion, le plan de chasse, qui a maintenant près de 50 ans, s’ébauche un divorce entre chasseurs et forestiers, tant sur le terrain qu’à l’échelle du positionnement politique de leurs représentations, ce qui à l’évidence sera préjudiciable à la résolution du problème. Dans le même temps, phénomène aggravant, les populations de chasseurs s’érodent, malgré les efforts des Fédérations de chasse en faveur du renouvellement. Aujourd’hui sur le terrain, il est difficile d’installer une culture ou une régénération forestière, quelle que soit l’essence, sans recourir à des dispositifs onéreux de protection contre les dégâts de cervidés. Il en a déjà résulté, et ce phénomène n’est contesté par personne, un progressif désintérêt des forestiers vis-à-vis du renouvellement de leurs forêts, conduisant à une érosion programmée de la ressource en bois, à une déshérence de la gestion économique des forêts, avec des conséquences incalculables pour tous les acteurs de la forêt et leur crédibilité à l’égard de la Société. Ce phénomène n’échappe évidemment pas à l’attention des observateurs avertis … Pourtant et malgré ce constat, le système n’évolue pas ou évolue très peu malgré la communication orchestrée autour du sujet, illustrant un certain conservatisme, ou, plus grave, un manque de vision des enjeux d’avenir. Nous avons pourtant suggéré à l’occasion de la rédaction du Plan National Forêt Bois et de sa déclinaison régionale, que soit expérimentée à l’échelle de territoires définis et dans un cadre technique et scientifique précis, la possibilité de prélèvements maximums pour évaluer l’impact sur les populations de cervidés, et l’équilibre sylvocynégétique : refus, mais il est vrai relais modeste par les différentes instances. A l’heure où s’ébauche une politique forestière régionale, grâce à l’implication et à la conviction des acteurs de la filière, nous pensons que l’outil de régulation doit être revu, en tentant de déconnecter progressivement les enjeux économiques, souvent les revenus des uns et des autres, des niveaux de populations de cervidés. Une mesure utile à mettre en place pourrait être de plafonner, de sanctuariser le revenu des Fédérations de chasse associé à la délivrance des bracelets, sans qu’ils ne puissent désormais s’accroître à mesure de l’augmentation des attributions du plan de chasse.

Un contrôle précis des prélèvements, permettant d’évaluer la réalité de la réalisation des plans de chasse est indispensable à mettre en place, comme cela peut se faire pour l’espèce cerf en certains Départements. Vis-à-vis des forestiers, une vulgarisation du Guide de l’Equilibre Sylvocynégétique doit être engagé, car la mise en œuvre de ses préconisations est très largement inférieure à l’ampleur des enjeux.

La prise en compte de la situation et de ses difficultés, et la mise en œuvre de solutions adaptées aux enjeux d’aujourd’hui nous semblent incontournables, pour peu que l’on se fixe comme exigence collective, une réaffirmation des besoins de la fonction de production de la forêt, en respect des enjeux de biodiversité soit rien de plus que l’objectif de gestion durable de nos forêts.

P.-S.

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